Je sais, je
suis trop gourmande, ça me perdra ! Je n'ai jamais
pu résister à la vue de mûres… mûres à point ! Ce
lundi-là, mon frère jumeau Théo et moi avions repéré
de superbes mûres lors d’une visite scolaire au musée
du château de Crussey. Elles foisonnaient le long
du mur d’enceinte. J'avais très envie de retourner
là-bas pour en cueillir. Le problème, c’est que nous
n’avions pas le droit. « Trop dangereux, prétendaient
nos parents, il faut emprunter la grand-route pour
y accéder ».
Aussi, le mardi soir, profitant de
l’heure dont nous disposions entre la sortie de l'école
et le retour de maman, nous avons décidé de désobéir
et nous avons filé jusqu’au château.
Après avoir satisfait
notre gourmandise, nous avons songé à rentrer. Au moment
où nous passions devant l'entrée du parc du château
pour aller récupérer nos vélos, une moto a surgi. Elle
a foncé droit devant elle, frôlant mon frère qui est
tombé en arrière. La moto a failli elle-même se renverser
puis elle s’est redressée brutalement et le motard
a pris la fuite sur son engin, sans se préoccuper de
Théo. Heureusement, mon frère n’avait pas de mal, il
s’est relevé aussitôt, furieux.
- Espèce de chauffard !
a-t-il crié. Tu te rends compte, Juliette, il a failli
me tuer et il s’en
fiche complètement !
- C’est vrai,
ça, je n’y crois pas ! Remarque,
il va bientôt se rendre compte qu’il a eu tort de ne
pas s’arrêter. Bien fait pour lui !
- Pourquoi
tu dis ça ?
- Tu n’as pas
vu ? Lorsqu’il
a manqué se renverser, il a perdu son chargement,
ai-je répondu, en désignant un sac de sport échoué
au bord du chemin.
- Ce sac est à
lui ? Super ! Je le
confisque !
- Mais… qu’est-ce
que tu vas en faire ?
- Je ne sais pas,
je veux juste donner une leçon à cet abruti !
-
Nous ne pouvons pas garder quelque chose qui n’est
pas à nous. Ce serait du vol.
- D’accord. Alors,
nous embarquons le sac et nous le rapporterons à
la gendarmerie demain. Nous dirons que nous l’avons
trouvé dans la rue. Ce chauffard n’aura qu’à aller
récupérer ses affaires chez les gendarmes,
ça lui fera les pieds !
- Tu crois que
c’est une bonne idée ?
- Une EXCELLENTE
idée ! Ne sois pas si froussarde !
Et ne traînons pas ici, il s’est peut-être déjà aperçu
qu’il avait perdu quelque chose.
Lorsque nous sommes
arrivés à la maison, maman était déjà là. Théo a
eu juste le temps de cacher le sac dans le placard
de l'entrée pour éviter de laborieuses explications.
Maman est sortie de la cuisine et, voyant nos doigts
tachés de bleu, elle a demandé d’un ton soupçonneux :
-
Où étiez-vous passés ?
Je commençais à m’inquiéter.
- Ben… euh… nous sommes
allés chez Charlie. Il y a un «coin à mûres» derrière
chez lui. Excuse-nous, nous n’avons pas vu l’heure
tourner…
Maman nous a crus et j’ai eu honte de la
tromper. Mais voilà le problème : lorsqu’on commence
à désobéir, on est fatalement conduit aussi à mentir…
Papa
est rentré peu après et, jusqu’au dîner, nous n'avons
pas pu récupérer le sac. Après le repas, enfin, nos
parents se sont installés devant la télé pour regarder
les informations. Sans tarder, nous nous sommes glissés
dans l'entrée pour rapatrier le sac dans notre chambre.
Au
retour, en passant devant le salon, nous avons entendu
le présentateur annoncer un vol d’objets d’art au…
château de Crussey !
« Le malfaiteur
a profité de l’absence du personnel, en ce jour de
fermeture hebdomadaire du musée, pour séquestrer la
propriétaire, la comtesse de Crussey. Après l’avoir
ligotée et bâillonnée, il a volé le trésor du château,
une collection de pistolets anciens d’une valeur inestimable. »
J’ai
senti l’air me manquer et j’ai cru tomber dans les
pommes. Théo a repris ses esprits avant moi. Il s’est
précipité dans notre chambre, en me faisant signe de
le suivre.
Une fois à
l’abri des regards indiscrets, nous avons ouvert
le sac. Hélas, il n’y avait pas de doute, nous étions
bien en possession du butin ! Les pistolets
que nous avons découverts étaient ceux que nous avions
admirés au musée pas plus tard que la veille, au cours
de la sortie scolaire !
Chantal
Cahour |